Enjeux , article de Eric DUPIN, politologue, maître de conférence à l'IEP Paris.
Date de parution : lundi 19 juin 2006 :
(Sources: MPF )
Le traumatisme du 21 avril 2002 et la crainte de sa répétition l'an prochain masquent les nouveautés. Car de profondes mutations travaillent la droite extrême. Partons d'un paradoxe : jamais le contexte n'a été aussi porteur pour l'extrême droite, mais jamais le Front national n'est apparu aussi exténué. La France de 2007 a, hélas, peu de raisons d'être moins réceptive aux thèses de Jean-Marie Le Pen que celle de 2002. Les émeutes de novembre 2005 ont souligné la "dés-intégration" d'une fraction significative de la population d'origine immigrée. L'affaire des caricatures de Mahomet a montré que les représentants français du culte musulman peinaient parfois à s'imprégner des valeurs de la République. Enfin, l'esprit public reste dominé par un sentiment de peur aisément exploitable par tous les extrémismes. Et si, malgré tout, le FN avait atteint son apogée le 21 avril ?
Le parti lepéniste paraît en phase de reflux. La fatigue du chef en est un premier facteur. A 78 ans, Le Pen s'apprête à mener ce qui pourrait être son combat de trop. Cet affaiblissement du leader n'est pas à négliger tant le charisme joue un rôle majeur sur ce coin de l'échiquier politique. C'est d'ailleurs grâce à son aura que le chef du FN a pu regrouper les sensibilités, ô combien diverses et antagonistes, de l'extrême droite française. Or le creuset frontiste est désormais l'ombre de ce qu'il était. Le départ de Bruno Mégret, en 1998, avait déjà amputé le FN de beaucoup de représentants de la "droite païenne". Les catholiques intégristes proches de Bernard Anthony ont, eux aussi, pris leurs distances. De Carl Lang à Bruno Gollnisch, les responsables fidèles au FN font les frais des humeurs du vieux chef. Celui-ci creuse les divisions internes en favorisant la relève incarnée par sa fille Marine.
Une impasse stratégique aggrave les effets de l'affaissement du leadership et des tiraillements internes. Le Pen a, semble-t-il, épuisé les charmes de la provocation où il a longtemps excellé. Secrètement, l'ancien député poujadiste aurait aimé qu'on lui manifestât plus de considération. Il a soif, sur le tard, de reconnaissance. Ainsi s'explique sa complicité ambiguë avec l'entreprise de "dé-diabolisation" du FN tentée par Marine Le Pen. Mission quasi impossible : quand bien même le FN arrêterait de parler de manière scandaleuse de la dernière guerre, il n'en resterait pas moins infréquentable.
Le surplace ne peut cependant constituer une solution. Le FN subit l'usure du non-pouvoir. Depuis vingt ans qu'il est sorti de la marginalité électorale, il a eu tout le temps de faire la preuve de son manque d'efficacité. Le parti de Jean-Marie Le Pen se révèle incapable de subvertir le système politique. Le 21 avril en administre la preuve par l'absurde. Le FN se qualifie au tour décisif mais ne progresse alors pratiquement pas. Il est d'ailleurs victime d'un fort turn-over électoral. On vote pour lui une ou deux fois et on se lasse...
Deux acteurs politiques de poids sont bien résolus à tirer profit de ces faiblesses. Philippe de Villiers d'abord. Il prétend avoir "rompu avec le système" à l'heure où Le Pen succombe à la tentation de la respectabilité. Villiers vient de la droite dure mais classique : cet énarque a appartenu à l'UDF et un court moment au gouvernement. Il a soutenu Raymond Barre en 1988. Aujourd'hui, le patron de la Vendée se lance pourtant dans la bataille présidentielle sous l'étendard de la droite extrême. Non seulement il reprend à son compte le slogan de "l'immigration zéro" mais il est en pointe dans le combat contre "l'islamisation" du pays. Un créneau stratégique que le leader du Front national, prisonnier d'un rapport compliqué avec le monde arabe, délaisse. Le MPF recycle les élus et cadres déçus par le Front national. De Guillaume Peltier, ancien responsable des jeunes du FN, à Jacques Bompard, maire d'Orange, nombreux sont ceux qui voient en Villiers l'efficace successeur de Le Pen. Résolu à créer un véritable parti, le président du MPF est allé jusqu'à sonder la mouvance de Bernard Anthony. Si le vicomte vendéen réussit à avoir l'oreille de l'électorat populaire, ce qui n'est pas acquis, le FN aura du souci à se faire.
Nicolas Sarkozy, ensuite, qui se fixe ouvertement pour objectif de ramener au bercail républicain les électeurs frontistes égarés. Il peut leur faire miroiter des résultats - dans le domaine de l'immigration ou de la sécurité - que le FN est bien incapable de leur garantir. Il peut aussi compter sur la complicité involontaire des militants d'extrême gauche qui collent des affiches "Votez Le Pen" ornées du visage du ministre de l'Intérieur. L'Histoire n'a guère de chance dans ces conditions de repasser son mauvais plat.
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