Tribune de Paul-Marie COUTEAUX, député MPF au Parlement Européen, parue dans le magazine "Valeurs Actuelles" n° 3618 du 31.03.2006.
On se demande pour qui se prend M. de Villepin. Voilà un homme qui, sous prétexte qu’il est premier ministre, se comporte comme s‘il était autorisé à prendre des décisions – et s’imagine même qu’elles sont démocratiques – parce qu’elles sont approuvées par le Parlement ! Car, dans une démocratie vraiment moderne, les élus n’ont qu’un droit, celui de négocier avec les hiérarchies syndicales (et encore, sur les bases qu’elles ont fixées), et que l’exécutif exécute !
Qu’on nous parle des pouvoirs légitimes : les juges, d’autant plus démocratiques qu’ils sont indépendants ; les médias, qui savent si bien organiser des manifestations de masse pour faire vivre la démocratie ; les syndicats, qui représentent d’autant plus aisément le peuple qu’aucun n’est encombré de masses d’adhérents (les cinq organisations les plus représentatives réunissent ensemble 8,2 % des salariés, ce qui leur laisse les mains libres) ; ou ces eurocrates de Luxembourg, Bruxelles ou Francfort, si loin du pouvoir personnel, si discrets qu’on ne connaît même pas leur nom. Voilà de bonnes gens, à côté de ces autocrates dont le despotisme peut aller jusqu’à réformer le saint Code du travail !
Celui qui a le mieux compris la démocratie moderne, c’est encore M. Julliard, frais jeune homme que les médias nomment si unanimement “porte-parole” des étudiants qu’il a négligé de présenter son organisation, l’Unef, aux élections des œuvres universitaires. En général, de toute façon, la participation n’y dépasse pas 5 %, les étudiants étant bien trop occupés à donner des leçons de démocratie au “gouvernement” pour se soucier d’aller voter. Ce ne sont pas les urnes qui tranchent, tout de même – surtout quand elles décident de lever les blocages des facs, inadmissible atteinte au mouvement populaire.
Désormais, ce sont les radios et les télés qui organisent les mouvements sociaux, appellent aux manifs, indiquent le parcours : un vrai service public. N’allez pas croire qu’elles ont quelque chose à voir avec l’État, nous ne sommes pas chez M. Loukachenko ; on ne sait quelle pression gouvernementale a poussé un journaliste aux ordres à évoquer une vague manifestation pro-CPE – après qu’elle ait eu lieu, en sorte que, comme on n’en avait jamais entendu parler, il n’y avait pas grand monde… Quant à ceux qui iront jouer dans la grande maison au bout du jardin de l’Élysée, c’est tout décidé : on n’hésite plus qu’entre Ségolène et Nicolas…
« Quand le désordre s’empare de la cité, dit Cicéron, il ne reste pour ramener la paix civile que les mots. » Nous sommes loin du compte, car le mot démocratie n’est pas le seul qui ait perdu son sens, au point de désigner l’omnipotence des corporations, le pouvoir du peuple par le peuple se nommant désormais “populisme”.
Renversement de sens à peu près général, quand le patriotisme est devenu une maladie, la République une bourse aux négociations, la représentation nationale une chambre d’enregistrement de décisions prises à l’étranger (au point qu’un député, pour tenter d’exister encore, en est réduit à faire la grève de la faim), quand le mot étranger est interdit et le mot national lui-même suspect, quand le cœur même de toute politique, la souveraineté (de l’État face aux féodalités, de la nation face aux hégémonies) est tenue pour extrémiste, et factieux les candidats à la présidence de la République qui veulent la rétablir, c’est-à-dire donner un peu de pouvoir au… pouvoir ! Quand les mots ont perdu leur sens, autant se taire : on verra plus tard.
Paul-Marie Coûteaux
( Tribune en ligne sur le site internet de Valeurs Actuelles)
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